Limoges aux premières loges

Si toutes les routes mènent à Rome, il me faut bien du Rhum et que je me démène pour parvenir à ma ville...


Cette dernière, belle endormie, ce qui est toujours préférable à une moche éveillée, se dénomme Limoges, dont le verbe ô combien flatteur «limoger» est issu. Pour rappel, limoger, d'après le dico signifie : «priver quelqu'un de son poste, de ses fonctions, en le déplaçant ou en le destituant». Soit la peine Capitole comme dirait un cheminot dans son cheminement intellectuel. Envoyer quelqu'un à Limoges prend au travers de cette formule les contours d'un exil. Il y a d'ailleurs le bel exil du type Sainte Hélène, et l'exil laid. Ce qui semble être suggéré par la définition de Limoges. Au lieu d'un l'îlot de verdure, on imagine aisément une vague surface lointaine, dépourvue de routes, d'électricité, où des chariotes évoluent péniblement dans la boue, poussées par des individus aux visages grossiers. Erreur ! Les gens sont beaux à Limoges ! Et s'ils sont majoritairement vieux, ils sont rarement vieux beaux ! En tout cas ils sont talentueux, à l'instar d'Auguste Renoir, né dans la cité limousine. Drôle d'impression pour vous d'apprendre ceci ? Limoges, centre de la diagonale du vide, c'est aussi la porce-laine, une histoire cousue de fil blanc à travers les époques. Le basket, et les trophées à foison dans les paniers du club local. C'est également une économie électrique, sur courant alternatif, tributaire d'un établissement, Legrand employeur de la région. Limoges enfin, c'est à la vie, à la mode. Weston et Smuggler y ont leurs quartiers pour fabriquer français : le célèbre mode in Limoges.


Tout au long de ma courte existence, à l’évocation de mes origines, je n’ai eu de cesse d’entendre une multitude de phrases, de nom et lieux communs qui appartenaient au champ lexical de l’isolement, voire du trou. Notez que si le trou normand est un digestif fort appréciable, le trou comme domicile ou lieu de villégiature est quant à lui moins hospitalier. Cette raillerie permanente a fait naître chez moi un chauvinisme exacerbé. À tel point, que partout où je suis passé, j’ai rapidement été affublé d’une particule de noblesse géographique : Benjamin de Limoges. Sous-entendu, des Benjamins, il y en a pléthore. Mais à Limoges, nous sommes sur un ciblage plus étroit. Ce sentiment quasi patriotique a toujours été l’une de mes caractéristiques. Enfant, lorsque nous partions en voiture dans des départements voisins, je restais à l’affût des plaques minéralogiques immatriculées « 87 ». La Haute-Vienne. Cerise sur le clafouti (limousin), lorsqu’une voiture affichant cette mini suite arithmétique, avait le bon goût d’apposer en plus un autocollant du département, mon baromètre chauviniste chavirait. 

 

Je pourrais écrire des centaines de lignes sur les jeux qui rythment les trajets… Pour les mélomanes : les questions musicales où l’un des passagers souhaite faire deviner un titre via un fredonnement. Généralement celui-ci est tellement hasardeux que son auteur s’entêtera à gazouiller croyant faire reconnaître le morceau pour au final reprocher l’absence d’oreille musicale de son assemblée. Pour les devins : la couleur de la prochaine voiture qui doublera. Pour les toqués, par temps de pluie uniquement : le tiercé des gouttes qui traverseront verticalement les vitres (avant pour les puristes, arrière pour les plus souples). Pour les littéraires : un petit bac avec l’indéboulonnable triptyque ville, prénom, animaux. En clair le genre de jeux qui s'avèrent particulièrement moteur quand on voyage en automobile. Qui s’achèvent dans le chahut le plus total par ailleurs, entre claques et klaxons, mais qui évoquent à l’âge adulte les expéditions familiales, le bon goût des vacances.

 

Au-delà de ce qui aurait pu laisser présager à mes parents une fascination précoce pour le nombre 87, mon département a été plus tard un sujet de disputes. Ainsi lorsque au collège a débarqué un jour de printemps une certaine Leila, c'est tout naturellement que je me suis mué en guide touristique pour lui vanter ma ville qui lui semblait hantée. Et pour cause : elle arrivait tout droit de Paris. Enfin tout droit, c'est vite dit. Pour les filles de la classe, elle « descendait  de la capitale ». Une mince analyse sémantique indique déjà toute l'admiration suscitée par cette venue. Descendre de la capitale, c'est comme descendre d'un nuage, descendre de l'échelle, descendre sur terre. La phase descendante, plus que la liaison nord/sud, implique une baisse, un trébuchement, une chute. Elle était limogée. Et surtout ce nom : capitale. Paris, c'est grand, mais que dire de la capitale...

La capitale, c'est le lieu d'où l'on garde les tickets de métro usagés pour les apposer à l'album photo quand on a pu y aller. La capitale, c'est la vie à cent à l’heure, le point que l'on retrouve sur les mappemondes, le nom toujours évoqué au bulletin météo national... Pour obtenir les prévisions météorologiques limougeaudes, il faut faire face la miss météo régionale. Une Catherine Laborde du pauvre, la diction lente et le dicton à peine filé quand ses collants le sont complètement..

 

Revenons à notre Leila. Ou la vôtre, vous les Parisiens qui me lisez... Il m'a fallu un peu moins d'une semaine de cours pour comprendre que l'intérêt qu’elle portait à ses tenues était inversement proportionnel à son assiduité scolaire (propos assumés d'un ancien bon élève à tendance flagorneuse). Notre relation a d'abord été distante, très distante même, façon Limoges-Paris en mobylette. Et puis il y a eu ce rapprochement, sur une thématique structurante : les magasins à Limoges. La question a été brève et assénée comme un coup de marteau, sur un sujet en porcelaine : « Rassure-moi, le Centre Saint Martial ce n'est pas le plus grand lieu pour faire du shopping ? ». J'ai répondu fièrement par l'affirmative et ai récolté rires et quolibets tout au long de l'année. Plus qu'un centre affublé d'un nom ne respirant pas franchement la laïcité, cet espace a toujours représenté pour moi le vaisseau amiral du shopping limougeaud. Un repaire, une amarre dans le cœur de ville, duquel on ressort avec le sourire du consommateur satisfait, paré à couper les étiquettes et mettre en service ses nouvelles trouvailles. Cet épisode est aujourd'hui bien lointain et je suis retourné pas plus tard qu'il y a quinze jours dans le fameux paquebot. Je croyais la phrase de ma camarade de classe enfouie dans la cale, pourtant c'est à ce moment qu'elle a rejailli. Le temps que mon souvenir de cette zone marchande emprunte le prisme de ma vision réelle. Effectivement, l'échelle a changé. Ce paquebot trônant dans la ville, c'est en fait plus un Playmobil perdu dans une baignoire, une petite barque, une chaloupe, un pédalo. Dans le fond, elle n'avait pas tort, Leila. Mais voilà, parfois le ressenti ment. Surtout pour quelqu'un qui place Limoges, cité franc-maçonnique s’il en est, aux premières loges.


Aujourd'hui, le temps a passé, l'eau a coulé sous les ponts et mes amours faut-il qu'il m'en souvienne. Pourtant, la Vienne coule toujours dans mes veines... Je suis indéfectiblement attaché à cette ville et ses habitants. Je tiens en haute considération cette grande bourgade, même si pour les habitants, je suis désormais le Parisien qui descend à Limoges. Je précise alors toujours : je ne redescends pas, je reviens, je revis.

 

J'aime cette ville et non pas ce vil endroit décrit souvent. Ses rues anciennes, ses maisons à colombages, le quartier de la cathédrale qui détend mes nefs à vifs de Parisien stressé. J'aime ses géants ambassadeurs, les basketteurs, le regard de tueur et le physique imposant dissuadant toute approche malveillante. J'ai d'ailleurs toujours le sourire quand je vois un joueur New-yorkais recruté. Passer de la grande pomme au coing pommé, il y a de quoi être sidéré... De manière binaire, à son arrivée, le joueur amerloc s'interloque. Pour in fine s'adapter. Ou alors devient loque, pour finalement ne pas s'éterniser. J'aime cette gare dans laquelle on s'égare mais qui suscite tous les égards des Limougeauds. Les Bénédictins, lieu béni des Saints, à défaut des trains, élégante tortue verte qui rappelle que la SNCF n'avance pas au rythme du lièvre. J'aime l'humour vache des habitants, pied de nez à l'agriculture locale florissante. L'ineffable bœuf limousin, qui accepte volontiers que la grenouille se fasse aussi grosse que lui. Le cimetière de Louyat, Allélouyat, l'un des plus grands de France. J'aime la mairie, copie de celle de Paris, en plus petit. J'aime les brasseries, en particulier la plus locale de toutes, Michard, dans laquelle nous relâchons la pression. Des haltes teintées de malte, sous le sunlight des alambiques.

Bref, cette ville je la contemple. Elle me délasse, je m'y prélasse, et bien souvent mes soucis passent à l'as. De cœur, puisque c'est là-bas que j'ai rencontré ma femme. Là-bas, que l'air pur ravive ma flamme.

 

Moralité : si comme-moi vous considérez que battre la campagne est préférable à battre sa compagne, et que visiter Limoges est plus enviable qu'un limogeage, découvrez Limoges!



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Commentaires : 5
  • #1

    Caroline (mercredi, 12 novembre 2014 13:18)

    Magnifique texte, tout ce que j'ai ressenti quand j'étais jeune aussi quand j'expliquais venir de Limoges. Au final la petite taille de Limoges et sa qualité de vie nous rendent encore plus fiers de vivre dans cette ville!

  • #2

    Alex (mercredi, 12 novembre 2014 13:20)

    J'adore! Merci pour cet hommage poétique et fin à la capitale du 87!

  • #3

    Guillaume (mercredi, 12 novembre 2014 13:40)

    "Passer de la grande pomme au coing pommé" : +1! Chapeau Le Parroquet!

  • #4

    laurent (mercredi, 12 novembre 2014 16:49)


    un vrai moment délectation à la lecture de ce texte et je sais maintenant que le frisson de plaisir ineffable qui me parcourait, sur la route des vacances avec mes parents, lorsque je croisais un autre 87 à été partagé par d'autres. Ce chauvinisme un rien têtu ne m'a jamais quitté. Cette ville m'épate, m'énerve aussi mais je n'aime pas qu'on l'attaque perfidement. Encore chapeau bas pour ce texte même si j'ose une critique. NON : Limoges n'as pas plus de vieux que d'autres villes, le pourcentage de jeunes est sensiblement le même qu'ailleurs, l'amalgame est souvent fait avec la région, qui elle a la proportion de gens âgés la plus élevée d'Europe! J'en ris : trouver à redire à un défenseur de Limoges invétéré ...je me fatigue quelquefois!

  • #5

    Marie (jeudi, 04 décembre 2014 18:23)

    Un texte très fin pour une ville que je ne connais pas mais qui me donne bien envie désormais. Merci Le Parroquet, une magnifique plume de perroquet!