Pauvre point


S’il est un exercice auquel je me soumets péniblement au quotidien, faisant clairement passer mon humeur du côté obscur de la force, c’est bien la création de présentations Powerpoint. Les plus branchés parlent de «slides», les plus à jour ou les plus détraqués de «pptx»...


Mais pourquoi un tel désamour? Silencieuse et rampante, cette petite bête orange au pouvoir de nuisance inversement proportionnel à la taille de son icône est à l’origine d’un nouveau sport d’entreprise : écrire un maximum d’idées en un minimum de place. Ce qui pour moi déplace les priorités et dépasse les limites de l'absurdité...

 

Pourtant, en fin anglophone, cet outil m'a longtemps fait rêver : c’est quand même la classe de s’appeler «le pouvoir du point» ! Sur ce point justement, c'est en tout cas plus enviable qu'un simple «mot» qui fait office de nom de traitement de texte. Et puis, il y a la nostalgie de son usage premier, son prêché originel, que j'ai connu dans les années 2000, en ouvrant ma boîte mail. La réception de diaporamas eXplicites dans un document nu, sans titre ni commentaire, avec lesquels mon triptyque prépubère -appareil dentaire, acné, voix fluette- et moi avons fait connaissance... Pour nous, un monde magique, un monde plastique... Frétillement, émerveillement...

Mais voilà, ce PauvrePoint-là, symbole de l’émancipation d’une génération qui a vu en la technologie sa forteresse, sa Tour de Babel, sa Bab El Web, s’est imposé dans les entreprises comme l’un des outils de référence. Un outil qui joint le futile au désagréable : des mots vides à n’en plus finir, des enchaînements générateurs de maux de tête, des myriades de chiffres, des graphiques illisibles quand les illustrations sont risibles.

 

Revenons à nos boutons. Et mettons-nous en situation. Nous sommes jeudi, date qui me vaut d'entendre par les piliers de la machine à café, haut lieu de la littérature d'entreprise, dès lors qu'on les éFlore, en réponse à un laconique «comment ça va ?» un très métaphorique «bientôt le week-end». Expression qui elle-même prend la suite de «comme un lundi», «comme un mardi» puis un «comme un mercredi» en retour de la même question, en début de semaine. Une réponse gravée dans le marbre, n'allez pas croire à un Goncourt de circonstance! Bref, le temps de penser à ces poncifs, je suis convié par le directeur de mon service. Que me vaut l'honneur de cette convocation matinale? Remontée de bretelles? Prime tombée du ciel? Ou plus classiquement, une demande de dossier sur un horrible logiciel? La dernière option semble la plus certaine... Le genre de travail qui me fait brûler quelques cellules grises mais qui l'aide lui, devant le grand chef, à se refaire la cerise.

 

Cette hypothétique mission ne m'emballe pas, mais je n'ai pas le choix, mon boss pourrait monter dans les tours si je lui en jouais un mauvais en évitant l'invitation. Je reste donc sur mes gardes, respectueux de la hiérarchie. Diapo gorille! Je me présente à l'heure. Il apparaît dans les meilleures dispositions. Sa missive : «un fichier Pauvrepoint comportant trois à quatre slides, très courtes, très imagées  pour présenter l'évolution du chiffre d'affaires de l'activité». Ah oui, il me précise que c'est pour la fin de semaine : cet après-midi ou vendredi. «Nous avons le choix dans la date» précise-t-il. Une contrepèterie qui me fait doucement rire. Sans plus attendre, je repense à ce brief de mots bien ferme pour moi, la crème des exécutants! Je décide tout de même de faire contre mauvaise fortune, bon beurre. Sans perdre un instant, dans le bureau de mon chef étoilé, je me plonge dans le dossier, réunissant d'abord tous les ingrédients nécessaires à son élaboration.

À commencer par l’historique financier -aux amandes- de l'activité. Ça commence mal : je découvre que le chiffre d’affaires a été divisé par deux depuis trois ans. Dans un éclair de fourberie, une lueur me traverse : pourquoi ne pas parler dans le dossier de chiffres d'affres-faire? Je prétexterais une faute de frappe. Ce serait conforme à la réalité et qui sait, ça amuserait peut-être notre sémillant grand dirigeant... Un quadragénaire qui, au contact de jeunes alternantes pétillantes ne se montre pas toujours stage comme une image. Regard baladeur, démarche lente, il est endimanché du lundi au samedi. Dans les jours les plus gais, et dans un excès d'originalité, cet ancien banquier opte pour une cravate anthracite. Courageux mais pas démissionnaire, j'imagine toutefois que cette note d'humour serait peu appréciée. Il semble plus raisonnable de se taire. Je me souviens en effet que le silence est d'or, même si dans le cas présent c'est l'argent qui fait défaut à notre activité...

 

Sans m’attarder trop longtemps sur la recherche de formules chocs, je commence à réfléchir à des illustrations chics. Pour la dimension imagée du dossier, les clichés défilent dans mon esprit tel un album photo... J'image un Concorde qui ne décolle plus. Trop factuel. Un Concordia qui tombe à pic. Trop actuel. Tout concorde donc vers un visuel conventionnel, plus allusif.

 

J'ai bien réfléchi, bien imaginé. Plus le temps de vétiller, direction mon bureau pour passer à table et cuire ce dossier. À la recherche de l'onglet du jour, saillant s'il vous plaît, j'utilise la fonction fond d'écran pour apporter la gaieté Montparnasse exigée. Plusieurs suggestions : des planètes, des papillons -de ma jeunesse-, de l'eau. J'opte pour le dernier. Le décor planté, je mets donc les petits bassins dans les grands en faisant flotter des graphiques, quelques annotations sur les quatre pages demandées. Pas trop de texte, mon chef en a horreur. Rien de mieux qu'un visuel dit-il. Je sors donc mon sac à poncifs, pour apposer sous les deux trois graphs un petit «une année charnière», saupoudrer une prévision d'un «nous sommes résolument tournés vers l’efficacité». Par expérience, je sais que les adverbes font autant d'effet qu'une belle étiquette sur une piquette du Bordelais. J'enrobe le tout d'une image d'une calculatrice et de deux mains qui se serrent pour suggérer l'esprit d'équipe et j'envoie le docu-ment l'air pensif, imaginant sa messagerire aux éclats.

 

Le temps de consulter mon chat d’œuvre, mon responsable revient vers moi : il a bu cette présentation comme du petit lait. «C'est parfait» ronronne-t-il. J'accueille le compliment avec une mine satisfaite mais n'en démord pas : ce docu-ment est insipide, trompeur, au ras des pâquerettes. Il enrobe des chiffres pour dérober la réalité. Et le pire c'est qu'il passera auprès des dirigeants comme une lettre à la Poste, le facteur charme de mon responsable y étant pour beaucoup. Reste qu'il n'est aucunement mention d'explications de la baisse réelle du chiffre d'affaires. Au fond, personne ne les connaît, tout le monde souhaite les occulter, et PauvrePoint a cet avantage de pouvoir cacher la poussière sous le canasson! Trois photos, quatre phrases, autant de graphiques et voilà comment l'ensemble projeté masquera le sujet de fond. C'est à fond la forme! Mais à privilégier la forme sur le fond, ne toucherait-on pas le fond en y mettant les formes ?

 

 

Moralité : PauvrePoint annihile tout esprit critique. Gardez bien l'esprit sur terre dès lors qu'on vous parle de ce logi-ciel orageux.

 



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Commentaires : 5
  • #1

    Kevin Moon (jeudi, 11 septembre 2014 07:47)

    Excellent article , dont je partage pleinement la moralité. Je ne peux que conseiller d'allier le "pauvre point" à son meilleur ami: http://www.pipotron.free.fr
    Ce for-minable générateur de points-boulets, saura vous draguer dans les abysses des réunionnites de nos chères entreprises.

  • #2

    lucas (jeudi, 11 septembre 2014 09:46)

    J'ai bu votre article comme un petit rosé frais. Je ne mettrai pas en cause l'outil pauvrepoint dans l'histoire, mais bien la néfaste culture de l'esbrouffe professionnelle dans laquelle tout devient tellement complexe que l'on se doit de décomplexer en simplifiant à outrance. Plus le temps de réfléchir, il faut simplement agir vite, bien, avec efficience. Pauvrepoint reste un merveilleux outil, le problème est toujours ce que l'on en fait...

  • #3

    Jerem (mardi, 16 septembre 2014 12:32)

    Ah ce bon vieux Powerpoint... Super billet, merci, drôle et tellement vrai : ce logiciel masque la misère! Et rend fou #robotautravail

  • #4

    Marie (lundi, 06 octobre 2014 17:53)

    Génial texte, tellement vrai sur cet outil qui plombe mes journées au boulot! Libérez-nous de Pauvre Point!

  • #5

    Mat' (lundi, 06 octobre 2014 18:02)

    Texte excel-lent cher Parroquet! J'attends le prochain écrit vain