Christian, cordonnier, Asnières-sur-Seine

«Ah bon, vous voulez m’interviewer? Mais pas de photo alors : Facebook et ces machins-là, c’est pas mon truc!». À l'heure où les tongs sont remisées au profit de conventionnels souliers, Le Parroquet a rencontré un cordonnier. Direct et taquin, Christian parle de son parcours. Et d’un métier dont...il ne s’est pas lassé!

Bonjour Christian, est-ce que je peux vous demander votre âge?

J'ai 63 ans. Je suis retraité mais j’ai décidé de travailler jusqu’à 65 ans. La cordonnerie ça conserve!

 

Comment êtes-vous arrivé au métier de cordonnier?

Tout d'abord, j'étais tourneur mécanique de précision. Et puis j'en ai eu marre de faire les mêmes pièces, toujours le même quotidien. Le travail à la chaîne quoi. J'ai été voir un copain qui était cordonnier et je suis devenu compagnon. Je suis parti à gauche, à droite me former au métier dans différentes cordonneries et je suis entré dans la profession. D'abord comme salarié puis à mon compte. Je ne voulais surtout pas dépendre de quelqu’un. Ça fait maintenant plus de quarante ans que je fais ce métier...

 

Avec toujours le même plaisir?

Comparé à mes débuts de tourneur mécanique, la cordonnerie ce n'est jamais pareil. On découvre tous les jours de nouvelles choses avec en prime le contact client. Et puis c’est un super métier : vous dites à une femme que ses chaussures préférées sont fichues, vous sortez les mouchoirs. Vous lui dîtes que vous pouvez les réparer, vous êtes son sauveur!

 

«C'est un super métier : vous dites à une femme

que vous pouvez réparer ses chaussures préférées,

vous êtes un sauveur!»

 

Les cordonniers sont-ils vraiment les plus mal chaussés?

C'est fini ça! Dans le temps, on pensait plus aux clients qu'à nous-mêmes. Maintenant, on arrive à bien se chausser. Personnellement, j'adore les belles chaussures. Mais bon, les belles paires baissent en qualité d'années en années. Et c'est bien dommage…

 

Vous percevez vraiment une perte de qualité?

Complètement. Prenez une paire de Weston : auparavant, elles faisaient 25 ans. Aujourd’hui, si en les portant fréquemment elles durent un ou deux ans, c’est pas mal... Les petits artisans cordonniers sont aux mains de grands groupes qui n’ont pas le même rapport à la qualité. Les chaussures sont fabriquées de manière industrielle. Tous les pieds gauches sont faits dans une peau, tous les droits dans une autre. Résultat, on aperçoit parfois des différences entre deux pieds sur une paire. Il y a quelques temps, je conseillais de porter les chaussures le temps d’attaquer légèrement le vernis pour poser les semelles. Plus maintenant.

 

Qu'est ce qu'un bon cordonnier?

C’est quelqu’un qui aime le cuir, le contact avec la clientèle, et qui est à l’écoute. Au niveau de la technique, de l’habileté, il y a moins d’exigence désormais. Avant, un cordonnier fabriquait des chaussures. Maintenant c’est quelqu’un qui prolonge la vie des chaussures.

 

«Quand un client entre, on sent de tout de suite

s'il va nous prendre la tête ou pas!»

 

Comment ça se passe avec la clientèle?

En tant que commerçant, quand un client entre, on sent tout de suite s’il va nous prendre la tête ou pas. C’est l’instinct du commerçant! Il n’a beau rien dire, on le sent. Quand j’ai commencé dans cette boutique, le premier client a posé ses chaussures, sans dire bonjour. Il a juste précisé : «je repasse tout à l’heure». Je lui ai rendu ses chaussures en lui disant : «ce n’est pas à vous de me dire quand, c’est moi le cordonnier». J’ai souvent des petites phrases pour marquer mon territoire. Le but c’est de déstabiliser les clients chiants. Si vous laissez une ouverture, c’est foutu!

 

Une expérience malheureuse avec des chaussures? Un raté?

Ah oui, ça m’est arrivé une fois. Un talon aiguille. Une cliente passe pour refaire son talon : à cette période, c’était le talon-minute. Je mets la chaussure sur le pied de fer, je prends la perceuse et je perce. Et là, le forêt casse et m’ouvre le doigt. Ça saignait énormément. La cliente s’est mise à pleurer, non pas pour mon doigt, mais pour ses chaussures! Après cet épisode, j’ai enlevé la pancarte et j’ai arrêté le talon-minute!

 

Quels sont les secrets pour vivre de la cordonnerie?

Déjà, le cordonnier doit être courageux, ne pas avoir peur de faire des heures. Il peut gagner bien sa vie. Entre 1800 euros et 3000 euros mensuels. Pour cela, outre le courage, il doit être bien situé. Avoir une belle boutique et bien travailler. Si on est mal situé, c’est plus dur. Le problème qui se pose est que dans quelques années, il n’y aura plus de cordonniers, de petits artisans dans les centres villes. Nous sommes concurrencés par les franchises de type opticiens, coiffeurs qui ont de bien meilleures capacités de financement.  Je pense qu’il y aura toujours des cordonniers, mais adossés eux aussi à des chaînes.

 

«La marge que l'on fait n'est pas si grande...»

 

Pourquoi faites-vous du multiservices?

Pour multiplier les sources de revenus. En cordonnerie, le prix de la matière est très cher. La marge que l'on fait n'est pas si grande. Chaque cordonnier s’approvisionne où il veut. Ceux qui sont syndiqués affichent le même tarif. Au début les syndicats étaient contre le multiservices. Ils l’encouragent dorénavant. Il faut aller au-devant de la clientèle. Tenez, les lundis, je ne suis pas ouvert. Pourtant je travaille : je pars dans le quartier de la Défense, dans des grandes sociétés. Leurs comités d’entreprise me laissent une salle pour collecter les chaussures que je répare pour le lundi suivant. Les salariés n’ont même plus besoin de passer en boutique.

 

Que diriez-vous enfin de l’odeur de votre métier?

C’est un mélange de cuir mais aussi de colle. Ce qui est plus désagréable... La colle néoprène attaque les sinus à la manière d’un vernis. C’est du solvant, on est obligé d’en mettre sur une surface, attendre que ça sèche à l’air. Si vous voulez sentir, approchez, mais je vous promets que vous allez être shooté après! Autre problème au quotidien : le caoutchouc, les chaussures en synthétique que l’on travaille. C’est très nocif. Et puis l’odeur, c’est parfois certaines paires de clients… En principe, celles-là, on les répare vite-fait!

 


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Commentaires : 1
  • #1

    lucas (mardi, 02 septembre 2014 10:39)

    Super intéressant. En tant que "chaussurophile", il est vraiment triste de voir la qualité baisser. Notre réaction est simple : on jette, on ne fait plus réparer et on tue un métier...