Aude et Hugo, libraires, Asnières-sur-Seine

Ce lundi, l'inconnu de la semaine se conjugue au pluriel. Pour une rencontre singulière avec Aude et Hugo, croisés dans une charmante librairie indépendante... 

Depuis combien de temps travaillez-vous dans cette librairie?

Aude : Ça va faire huit ans.

Hugo : Et moi deux ans.

 

S'agit-il de votre premier emploi?

A : Oui, c'est mon premier travail à temps plein.

H : J'étais apprenti pendant deux ans et je vais être embauché. Auparavant, j'étais journaliste.

 

Comment devient-on libraire?

A : On a tous les deux fait la même formation, l'INFL (Institut National de Formation de la Librairie) à Montreuil. C'est un brevet professionnel qui se fait en apprentissage en deux ans. Une semaine de cours par mois et le reste en librairie.

 

Pourquoi avoir choisi cette voie?

A : J'aimais beaucoup lire et j'avais fait mon stage de seconde dans la petite librairie à côté de chez moi. Ce fut une super expérience. J'aime le contact avec les gens et les livres, le métier de libraire permet de concilier les deux. C'est une activité très polyvalente : outre la lecture, il y a les vitrines, les gestions de commandes, le conseil...

H : Moi, c'est une rencontre. Je n'avais aucune idée sur la profession : je ne savais pas qu'il y avait des études pour être libraire. Pour tout dire, je ne pensais pas que c'était un vrai métier. Pour moi, c'était une activité que l'on occupait à 50 ans... Après une carrière épanouie et beaucoup d'argent, on ouvre une librairie! J'étais embarqué dans de longues études qui me plaisaient de moins en moins. En découvrant cette formation, j'ai repris deux ans d'études à 27 ans. Pour du concret cette fois. Ce que j'aime dans notre activité, c'est qu'elle est à la fois intellectuelle et manuelle. On est libraire 24 heures sur 24. C'est plus une passion qu'un métier.

 

«La vitesse de croisière,

c'est lire entre 4 et 6 livres par semaine »

 

Allier travail et passion ne gâche-t-il pas le plaisir de lire?

A : Non, ça ne gâche pas mon plaisir mais cela occasionne des frustrations. Je rêverais, par exemple, de lire des vieux bouquins sortis il y a 10 ans. Or, nous sommes constamment tournés vers les nouveautés, pour conseiller au mieux les clients. Il y a cette frustration de ne pas pouvoir se replonger dans un bouquin ancien. Pour les séries, c'est pareil. Je m'occupe de la jeunesse qui regorge de séries. Je lis toujours le tome 1. Même si ça m'a beaucoup plu, je ne vais pas lire la suite. Je passerai à une autre série pour élargir le spectre de mes connaissances.

H : Pareil, il faut apprendre à gérer cette frustration-là. Au début c'est un peu compliqué avec la fameuse pile de livres à lire. On est alors assez peu en contact avec ce qu'on souhaiterait découvrir. Il y a même des choses qu'on ne lirait jamais spontanément. Ça fait partie du métier, nous devons conseiller tout le monde. Nous apprenons à changer notre rythme de lecture : lire vite, trier. À la base, j'ai beaucoup de mal à ne pas finir un bouquin, or il y en a quelques-uns que l'on peut ne pas terminer... Il faut apprendre à gérer ça. Surtout au moment de la rentrée littéraire où il y a 600 nouveautés. Le tout en période de vacances. Cette année, pour la première fois depuis deux ans, les vraies vacances c'était de ne pas lire pendant une semaine!

 

Combien lisez-vous de livres par semaine?

A :  Sur l'année, en moyenne, je dirais trois livres. Après il y a des périodes particulières. Au mois d'août notamment, comme il y a moins de monde, on peut se permettre de lire en magasin. L'an dernier, nous pouvions tourner à un livre par jour. Mais cette année, c'est plus compliqué!

H : La vitesse de croisière c'est entre 4 et 6 par semaine. Et puis notre métier c'est aussi lire les blogs, les suppléments littéraires. Il y a ce qu'on lit et ce que les gens vont venir acheter. S'informer sur les tendances. Voir par exemple ce qui est passé à la Grande Librairie, écouter France Culture... Et là, on se rapproche du journalisme. Il y a pas mal de ponts entre les deux, dans la veille, la recherche de l'info, la sélection.

 

Quel est votre axe de différenciation à l'heure où l'on peut acheter un livre par de multiples canaux?

A : Je dirais que c'est nous, les libraires. Nos choix, notre présence auprès du client... Il y a beaucoup de gens qui nous disent qu'ils pourraient aller à la FNAC ou dans une grande enseigne mais qu'ils préfèrent venir ici parce que nous sommes là pour conseiller, échanger. Nous indiquons nos coups de cœur avec des gommettes que nous collons sur les livres, avec nos noms. Même si nous sommes pris, le client est guidé sur nos préférences.

 

«Deux coups de coeur :

Tant que nous sommes vivants et L'île du point Némo»

 

Le libraire indépendant est d'une certaine manière un critique littéraire...

H : Critique, je ne sais pas. Ce qui est compliqué, c'est que l'on ne peut pas égratigner un livre. C'est la limite du commerce même si quelques libraires se le permettent. On peut le faire dans une certaine mesure avec des clients que l'on conseille régulièrement.

 

Vos coups de cœur de la rentrée littéraire?

A : Anne-Laure Bondoux, une auteure française, sort un très beau livre chez Gallimard, en jeunesse : Tant que nous sommes vivants. Ce peut très bien être lu par des adultes. J'en profite d'ailleurs pour dire aux adultes d'aller voir ce qui se passe dans le rayon jeunesse... Il y a vraiment des pépites qui atterrissent en jeunesse sous prétexte que le personnage est un adolescent. Tant que nous sommes vivants fait partie de celles-là. C'est le parcours de deux personnes puis de leur fille qui est au final celui de l'humanité tout court...

H : Au sujet des livres jeunesse adaptés aux adultes, notre grand coup de coeur de 2013 est Nos étoiles contraires, publié chez Nathan, qui a un succès fulgurant cet été parce que le film va sortir et que les blogueurs, les jeunes se sont passés le mot. On l'a découvert à sa sortie. Il nous a tout de suite énormément touchés. On a pu le conseiller, le faire découvrir avant que la machine ne s'emballe. Ce rôle de défrichage, ce n'est pas la FNAC qui l'a. Concernant la rentrée, ce qui m'a le plus marqué, c'est Antoine Volodine. Un auteur assez "littéraire" qui est un fou, qui publie dans plusieurs maisons d'éditions sous différents pseudonymes. Il peut s'appeler Lutz Bassmann, Manuela Draeger... Ça se passe toujours dans des paysages dévastés de Sibérie post-apocalyptique, ce n'est pas extrêmement gai mais il y a une puissance poétique, une beauté qui est assez au-dessus de la mêlée selon moi. Le rôle des librairie indépendantes, c'est aussi de lire des petites maisons d'édition qui se retrouvent rarement en tête de gondole ailleurs. Par exemple Zulma. On défend aussi des maisons d'édition. Un de mes coups de coeur est chez Zulma : Jean-Marie Blad de Roblès, L'île du point Némo, sorte de grand roman d'aventure type XIXème siècle à tendance érotique et complètement loufoque. Difficilement racontable mais absolument génial, il va marquer les esprits à mon avis...


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Commentaires : 1
  • #1

    Eloïse (mercredi, 13 août 2014 09:54)

    Passionnante rencontre. Un parcours dont j'ignorais la formation et l’exigence. Heureusement qu'il a encore des gens passionnés et des petites boutiques comme cette librairie...