Petit manuel du journalisme de sport

Quand est né le journalisme de sport? Quelle est son évolution? Est-il menacé? Le journaliste de sport peut-il tout dire? Passionné par les problématiques du chantre du sport et de son évolution, Le Parroquet a volé jusqu’à Chatou pour rencontrer une légende du journalisme de sport : Jacques Marchand...

Jacques Marchand. Ne vous fiez surtout pas à son nom, à 93 ans, son esprit reste galopant! Ancien rédacteur en chef de l’Equipe, passé par Libération et le Matin de Paris, il est aujourd'hui le Président d’honneur de l’Union des Journalistes Sportifs de France et historien du sport. Par ailleurs créateur du Tour de l’avenir cycliste et ancien professeur du CFPJ, Jacques Marchand c’est l’œil vif, le verbe juste et le récit fourni, imagé, précis. Tour d'horizon d'une profession qui rime avec passion...

 

À quand remonte les débuts du journalisme de sport?

Les premiers journaux sportifs remontent à 1870. La presse sportive et le sport de haut niveau sont d’ailleurs nés en même temps. On l’oublie très souvent, mais la presse  sportive est jeune, vieille d’à peine un siècle-et-demi...

 

En quoi le journaliste de sport est un journaliste différent?

Il y a une formule que j’aime utiliser dont le côté ironique résume bien la situation : «le journaliste de sport est un journaliste comme les autres et pas comme les autres». Il est comme les autres car on a les mêmes devoirs et que l’on est issu de la même formation, de la même école qu’un journaliste traditionnel. Mais il n’est pas comme les autres car il est l’émanation du sport et a permis de le développer. Bien sûr le politique est lié à la politique, l’économiste à l’économie. Mais la relation n’est pas de même nature. Le sport était jadis une passion. Dès qu’un quotidien apparaît en 1894, le Vélo, il est évident que le directeur est un passionné de vélocipède. Mais au-delà de la passion, il doit faire vivre son journal. C’est un métier d’informer et d’exploiter. On oublie bien souvent que la presse est avant tout une entreprise commerciale. Et pour vivre, la presse sportive a dû exploiter le sport, pour ses intérêts, par l’organisation de manifestations sportives à l’instar du Tour de France… Ainsi, le journaliste de sport est tellement lié au sport qu’il le protège.

 

Dans ce contexte, comment le journaliste de sport peut-il être indépendant?

Je fais la distinction entre le journal et le journaliste. Le journal a des préoccupations respectables dont le journaliste doit tenir compte : il est payé par le média, il appartient à celui-ci. Malgré tout, le journaliste a sa conscience professionnelle. Il n’est pas toujours obligé de défendre les intérêts du média. Gaston Meyer, mon rédacteur en chef disait «on peut tout dire à condition de savoir le dire». C’est tout à fait exact. Quand on a une info, la conscience du journaliste doit intervenir et j’insiste sur le mot «conscience». Le journaliste est payé par le journal, il ne doit pas «désobéir». A côté de cela, il doit penser aux lecteurs. Sa conscience professionnelle dépend de son journal. Mais le journaliste dépend des lecteurs, qui lui font confiance. Il faut donc être souple : ne pas saborder son journal, mais servir ses lecteurs.

 

«Quand on a une info, la conscience du journaliste doit intervenir»

 

Ce sont des principes louables, mais comment les mettre en perspective dans la réalité ?

L’indépendance est la base. Il ne faut pas d’intérêt propre sur les thèmes que l’on traite. Il faut être distancié. J’ai toujours professé des principes très simples à mes étudiants au CFJ :

- Ne jamais mentir aux gens à qui on fait une promesse.

- Avec un dirigeant sportif il faut être clair et ferme. Quand il donne une info en précisant que c'est du off, il faut la refuser. Il faut mettre les choses au clair : «vous m’avez dit quelque chose, soit je m’en sers, soit je ne m’en sers pas. Mais c’est à moi de le déterminer».

 

Comment être ferme, à l’ère de l’hybridation entre journalisme et communication ?

Avant il y avait dans chaque club un directeur de presse. C’était un type, qui, en général, tenait bien la bouteille et invitait les journalistes à boire un verre après le match. Il était bavard, il devait «boire le coup», «réceptionner la presse». Souvent, à un moment précis au fil des verres et de la discussion, il lâchait des choses qu’il ne devait pas dire et précisait «ah je te dis ça mais tu ne le dis pas, c’est pour toi». Il ne faut jamais l’accepter : moi je n’acceptais pas. Car en vous lâchant l’information, à vous journaliste, on peut admettre qu’il la dira à un confrère. Le confrère pourra l’écrire, et n’aura peut-être pas le même cas conscience que vous. De fait, le directeur de presse n’a pas le droit après un match de dire «tu ne le dis pas». Je disais «si vous m’invitez boire un coup, si vous me dites tout cela, c’est pour que je l’écrive». En revanche, quand on promet de ne pas l’écrire pour une raison, il faut s’y tenir. Ne jamais promettre quelque chose que vous ne pourrez pas tenir. Bien sur cette conscience fait fâcher avec des gens, terriblement même sur le moment, mais seulement sur le moment. Plus tard la personne se rendra compte qu’on a fait honnêtement le boulot, et nous respectera.

 

Mais si un journaliste ne sort pas une info, il peut être taxé de connivence. Dans ce contexte, où s’arrête le journalisme de sport où commence la connivence?

Nous, journalistes, sommes des confidents. A ce titre, il faut être clair, sincère, et prononcer «oui» ou «non». Si vous ne jouez pas clair au début, vous ne maîtriserez plus rien après et ce sera l’engrenage. J’avais cette tactique avec Marcel Cerdan : je lui disais «Non ça Marcel, je suis obligé de l’écrire. Car ça a eu une influence sur ton combat. Que je ne raconte pas les filles, les séances d’entraînement que tu rates parce que tu vas au cinéma, c’est ta vie privée. Mais à partir du moment où ça empiète sur la performance sportive, je suis obligé de le dire». Ceci étant, le problème est de bien juger à quel moment ça joue sur la performance. Quand écrire? Jérôme Bureau, directeur de l’Equipe, m’avait dit que c’était une faute professionnelle de ne pas avoir dit que Cerdan avait une relation avec Edith Piaf. Ça empiétait au final sur ses prestations. Il y a d’ailleurs un exemple plus éloquent sur cette thématique : l’affaire Platini-Larios. Platini jouait à Saint Etienne et un coéquipier dénommé Larios «couchait» avec sa femme. Tout le monde le savait dans le milieu, et personne ne le disait. Jusqu’à ce qu’un journal fraîchement lancé, Libération, ne le révèle dans les années 80. Le directeur du Matin de Paris, journal que j’avais rejoint, vient le matin de la parution à mon bureau et me dit «Jacques, vous avez vu Libération?». Puis il me lit les quatre lignes qui expliquent l’affaire Platini-Larios. Je lui ai répondu : «Je le sais depuis longtemps». Il était scandalisé «Comment ça, Jacques ?». J’ai précisé : «Oui je le savais, mais je ne l’aurais jamais écrit». J’en ai reparlé avec Bureau plus tard. Il me disait -et n’avait pas tout à fait tort-que c’était une faute de ma part : le fait que Platini ne passe jamais le ballon à Larios a eu des incidences sur le jeu de Saint Etienne... Il n’avait pas tout à fait tort, je reconnais. Quand on distingue vie publique, vie privée, c’est dur dans certains des cas comme ceux-là…

 

«il faut être clair, sincère, prononcer "oui" et "non". J'avais cette tactique avec Marcel Cerdan»

 

Finalement, qui est dans le vrai ? Le journaliste qui sort l’info ou celui qui se fie à son éthique et ne la sort pas ?

Avec le temps, je suis moins catégorique qu’avant. Bien souvent, la vie privée déborde sur la vie publique de tel champion. Ce cas de conscience doit être à mon sens traité par le journaliste et non le journal. Et le journaliste doit s’y tenir. Tout ce qui touche à l’éthique est l’affaire du journaliste. C’est sa morale à soi. Je préfère ce mot à déontologie. La déontologie est une notion professionnelle, c’est le respect des règles comme éléments de la profession. Je vais vous dire une anecdote. Je n’ai jamais voulu qualifier un boxeur d’assassin suite à un malheureux épisode. C’était avec un grand boxeur américain. J’avais dit : «cet homme sur un ring est un assassin». Lors de la parution de l’article, un de ses proches lui a traduit. Et le boxeur a été profondément blessé. J’ai réfléchi et j’ai compris que c’était profondément injuste. Il faut faire attention aux belles images. Un tir peut être assassin, une réplique assassine. Pas un boxeur, dont le métier est avant tout de délivrer des coups.

 

Le sport actuel est intimement lié à l’économie. Avec les médias acheteurs (droits) ou acteurs (partenaires) de l’événement sportif, comment le journaliste peut-il affirmer sa liberté?

J’ai bien connu ça à l’Equipe et l’organisation du Tour de France et des épreuves dont nous étions partie prenante. Je ne pense pas que ça puisse entraver notre liberté d’expression. On avait plus tendance à être sévère avec des événements que l’on organisait. En revanche, on peut être moins indépendant si une question de fric joue. J’ai toujours été anti-journal L’Equipe. J’y suis rentré et tout le monde voulait me foutre dehors, car j’avais critiqué L’Equipe quand j’étais à l’Echo des sports. Au final, j’ai fait vingt ans d’Equipe en me méfiant de ce titre! Et j’ai ainsi pu exercer ma profession pleinement en pouvant organiser l’événement (nb : le Tour de l’Avenir) et en le critiquant. Jacques Goddet disait «s’il y a quelque chose à critiquer sur le Tour de France, je veux que ça soit avant dans notre journal que chez la concurrence». Ceux qui ne sont pas libres ce sont les télévisions qui achètent les droits et les revendent sur leurs antennes avec leur publicité voire un abonnement. Pour revendre le programme aux annonceurs, ils doivent le valoriser. Là c’est un problème. Christian Quidet, directeur des sports de France 2 avait un jour acheté le match de tennis Connors-Mc Enroe. Connors ne pouvait pas jouer, on l’a piqué de partout pour qu’il dispute la rencontre. Christian Quidet savait que le match allait être bidon, mais il ne pouvait rien dire. Là on quitte le métier de journaliste. Pierre Salviac en rugby avait cette expression : «je suis journaliste, mais quand je vais faire un commentaire, je laisse ma carte professionnelle dans un tiroir. Je ne vais pas critiquer quelque chose qu’on a acheté très cher». Il critiquait les joueurs cependant mais ne démontait pas le match.

 

Quel est votre regard sur les moyens de communication actuels (réseaux sociaux) qui permettent aux sportifs de communiquer en direct, à la première personne, sans filtre?

La communication en direct pourrait devenir la formule idéale, tout au moins la plus convenable, si les uns et les autres -athlètes et leurs correspondants- étaient avertis et familiarisés à ce dialogue en direct. Malheureusement, je doute de la sincérité et de la spontanéité des réponses parfois confiées à des spécialistes du système, à des managers ou des agents de publicité. Dès lors le dialogue direct, ouvert et sincère qui aurait pu s’établir avec l’athlète est faussé, falsifié et détourné de son objectif. Il peut toutefois surgir des exceptions, heureusement, mais dans l’ensemble ce dialogue faussement consenti n’incite pas le public à raisonner sainement et objectivement et à trouver dans sa passion sportive ce qu’il y a de plus sain et de plus honorable.

 

«Nous vivons, sans pouvoir réagir, l'ère de la cabegie des consultants»

 

Le journalisme de sport est- il menacé ?

Bien sûr. Il s’est laissé menacer et s’est prêté à la menace. J’ai terminé mon mandat de Président de l’Union des journalistes de sport, en me battant pratiquement seul contre l’invasion des consultants. J’ai réclamé des autorités de la télévision un statut qui fixe des règles sur les droits et devoirs de ces envahisseurs qui pouvaient tout faire et tout dire sans contrainte, y compris de prendre le travail des professionnels de l’information. Qui m’a suivi? Certainement pas mes confrères des radios et des télévisions naïvement fiers de parader auprès des vedettes sportives... Le texte présenté à l’époque par l’UJSF avait été examiné favorablement par la commission des sports de l’audiovisuel présidée, à l’époque, par Roland Faure. La commission a été supprimée, jamais réactivée malgré de nombreuses promesses et le statut des consultants sportifs a été enterré sans la moindre protestation.

 

Les consultants apportent souvent un éclairage complémentaire…

Absolument. Ce sont les fondateurs de l’Union des journalistes qui, dès la création de leur mouvement, ont rappelé et appliqué la règle fondamentale de la liberté d’expression accordée à tous les citoyens. Un sportif qui a quelque chose à exprimer sur le sport doit pouvoir le faire en toute liberté. De là à en faire un commerce de «grandes gueules» au détriment d’une profession qui a ses règles éthiques, est de toute autre nature. Les  journalistes de sport semblent aujourd’hui désarmés et se laissent manger la laine sur le dos, sans réagir, sans frémir, sans protester. Ils se menacent eux-mêmes en cédant leur fonction professionnelle à des non professionnels.

 

Que pensez-vous enfin du traitement médiatique de la coupe du monde de football?

Comme toujours, il y a du meilleur et du pire. Le meilleur est un souci de compétence de jeunes confrères, pour la plupart formés donc mieux avertis par leur passage dans une école professionnelle. Ils ont, à mon sens, autant, sinon plus de talent que leurs confrères des générations précédentes, plus de connaissances techniques. Mais trop souvent, les vrais et bons journalistes sont effacés pour les raisons déjà évoquées. Les patrons et chefs de service des radios et télévision portent gravement atteinte à la spécialité de la presse sportive, pour céder à la mode galopante de ces consultants. Ces derniers parlent beaucoup, parfois pour bien analyser l’actualité du terrain, mais trop souvent parlent fort pour ne rien dire ou répéter ce que tout le monde sait déjà. Nous vivons, sans pouvoir réagir, l’ère de la gabegie des consultants, il faudrait avoir le courage de le dire et de le crier dans la profession. Ce qui a été bien fait, bien analysé, bien commenté, je n’ai pas à faire ici la publicité de telle chaîne ou telle radio, n’a pas échappé à un public averti. Il y a encore, dans la profession, au milieu des charlatans qui se prêtent à un numéro personnel, de bons reporters et de bons commentateurs capables d’analyses pertinentes. Au public averti et conscient de leur faire confiance. C’est lui, le consommateur d’informations qui doit rectifier le tir et ne pas se laisser abuser…


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Commentaires : 1
  • #1

    Bernard (mardi, 29 juillet 2014 16:53)

    Article très pertinent et ne valant pas, à mon sens, que pour le journalisme de sport!