Au fil de l'autre...

Régulièrement, Le Parroquet se met en mode écrit vain. Premier thème en été : les rencontres dans les transports... Âne sensible, s'abstenir!


Trop-plein d’humanisme ou attrait pour mon prochain, toujours est-il que je me passionne pour un jeu au quotidien, dès lors que j’emprunte les transports, et ce, jusqu’à ce qu’ils me mènent à bon port... La vie étant bien souvent une frôle d’histoires, je me plais en effet à imaginer pendant les voyages routiniers la vie des autres qui m’entourent, me sourient, me fuient, me scrutent. En cas de fortes affluences conjuguées à une intense période hivernale, survient régulièrement une situation pour le moins désagréable : certains individus me touchent, le nez qui coule. Le célèbre touché/coulé d'une sournoise bataille nasale. Mon année est ainsi rythmée par la proximité quand elle n'est pas promiscuité. Et forcément lorsque le contingent de voyageurs est contagieux, elle court, elle court, la maladie, toujours.

 

Mais rassurez-vous, dans la mesure où je ne porte pas en affection l'infection, ma quête de l'autre est tout autre. Plutôt que d'épier l’épidémie, j'invente à tous ces gens côtoyés, une vie... Tel un homard qui s'invite à la table d'un déjeuner huppé, je m’incruste assez dans leur existence et me fais une image de leur caractère, de leurs joies, de leurs peines. En somme je leur offre un destin plus ou moins heureux ou malheureux, en fonction de mon ressenti. Même si souvent le ressenti ment, chose que j'apprendrai plus tard à mes dépens... Cette mise en abyme de mon congénère peut durer, s’entrecouper s’éterniser... Surtout lorsque la SNCF ou la RATP font panne à voir, très fréquemment donc.

 

Car à y réfléchir de plus près, les transports ont cette spécificité de nous réunir et nous niveler. Nous sommes tous égaux lorsqu’on prend le bus, le train, ou le métro. Notre identité, notre profession, notre caractère s’effacent au profit d’êtres silencieux tournés vers une cause commune : arriver à l’heure. Des transports, nous sommes tous tributaires, tous membres de la tribu des contestataires. Nous sommes tous utilisateurs, rarement déposés à l’heure. Ce statut mutualisé porte un nom : usager. Un nom qui rappelle combien un moyen de locomotion collectif use et pas seulement les plus âgés. Une dénomination plus flatteuse que le consommateur par exemple, laquelle souligne dans son préfixe le caractère d’un individu à se faire prendre pour un imbécile, et dans ses deux dernières syllabes sa propension à regarder quelqu’un avec insistance, souvent derrière des lunettes noires.

 

Dans cette houle sentimentale formée par l’inlassable déplacement de courants de voyageurs, toutes les strates de la population sont représentées. Le choix est grand, je suis libre de sélectionner l’individu dont je ferai le personnage principal de mon histoire. Ou plutôt de son histoire, la vie que j’imagine sienne. Un exercice discret, silencieux, car la convention impose que chacun se taise. Dans les transports, tout le monde est conduit vers une proche direction. Mais tout le monde éconduit son prochain. Un pacte inscrit dans l’impensé de chacun. La communication non verbale est de mise…

 

Parmi les personnages dont j’ai brossé le portrait -sans toucher aux pores, ni aux traits- figure le cinquantenaire grisonnant du bus 123 desservant Boulogne-Billancourt. Elancé et élégant, cet homme raffiné a une tête de Pierre, plus que de pioche. Une bonne pioche quoi qu’il en soit : véritablement, sa première installation, face à moi, dans le vieux bus aux épais fauteuils verts, a tout de suite fait de lui le héros naturel de mon imagination. Un héros au long bec emmanché d’un long cou, que j’ai croisé à peu près tous les matins pendant un an. J'ai de fait déroulé l'existence de cet être, tiré à quatre épingles, un col roulé en hiver, une chemise blanche lorsque le climat se montre plus clément. Dynamique et filiforme, il grimpe dans le bus avec tact, du pas néanmoins pressé de l'homme d'affaires qui n'a pas que ça à faire, puis s’assoit avec précaution. Qui peut le bus peut le moins, il ne déroge toutefois jamais à ses habitudes vestimentaires : pas une fois je ne l’ai vu négligé. Rasé de près, le regard grave et les cheveux bien brossés, il porte une serviette en cuir noir de la main droite, quand une montre au bracelet métallique orne son poignet gauche.

 

Droit comme un Yves, prêt à s’extraire du bus dès l’arrêt précédent, une précaution qui dénote une rigueur d’organisation, je l’imagine businessman. Un financier qui s’empresse de regagner son large bureau le matin. Celui dont l’arrivée marque le retour aux affaires. Un dirigeant, exigeant, pointilleux, qui vit son travail intensément. Parfois, après une longue absence, il revient le teint hâlé, le privilège de vacances durement méritées. Mais sans haleine aillée manifestement, dans la mesure où je n'ai jamais vu quelqu'un se dresser et changer de place subitement dès lors qu'il se met à bailler.

 

Sans alliance mais paré d'un discret collier, un collier serré, dont j’aperçois le reflet doré, j'imagine cet homme seul dans la vie. Peut-être un tantinet coureur, mais c'est le jeu lorsqu'on a un dur labeur... Sûrement doit-il, au terme d'une journée compliquée, rentrer chez lui, dans un large appartement lumineux, jeter négligemment sa serviette et son dévolu sur une vielle bouteille de spiritueux. Je l'imagine oncle gâteur, pas gâteux, entouré de neveux rêveurs, heureux. Son sourire pincé trahit une forme de timidité, ce qui ne l'empêche pas de saluer le chauffeur à la descente comme à la montée.

 

Mes récits sur son compte fleurissent Mérogis, en le préservant de sombres histoires qui le conduiraient par la case prison. Son train de vie à lui semble plus tranquille, quand il s'extirpe du travail. Il attend sûrement que la roue tourne pour quitter sa routine... Au fil des mois, la collection romanesque s'enrichit. Sur lui, j'en fais des tomes... Quand un beau jour, après un an de voyage vers Boulogne-Billancourt, je suis à cours. Il n'est plus là. Disparu. À peine le temps d'entamer le chapitre sur son enfance imaginée, qu'il se met à filer... Cette absence me met le bus à l'oreille. Aurait-il acheté un scooter ? Avec son style apprêté, c'est une bien mauvaise idée...  S'il prend les axes rapides, ce sera au périph de sa vie. Aurait-il été congédié de son activité ? Sans job et sans bus, une sacrée mise à pied... Se serait-il exilé très loin, à Guéret par exemple, pour couper avec la capitale? Une piste que je ne Creuse pas pour le moment...

 

Mon roman quotidien tombe à l'eau de rose. Jusqu'au jour où, justement, je découvre le pot aux roses... C'est un lundi d'hiver. Au boulot, il est midi, moment où le convoi de mon bureau part à la boulangerie du coin. Je me fais de la bile, me montre fébrile, indécis devant l'embarras de l'anchois... Sandwich, salade ou soupe ? Je me dis donc : gouverner, c'est choisir. N'étant ni gouverneur, ni gouverné et surtout n'ayant pas goût à mettre le couvert, j'opte pour un vide juridique. Une niche tifcale, direction le salon de coiffure. Comme un cheveu sur cette soupe que je ne dégusterai pas, je me suis effectivement rappelé des remontrances matinales de ma femme, laquelle considère que cacher sa calvitie avec une grosse mèche sur le dessus du crâne rendait plus visible le dessous. Je le reconnais, mon astuce est d'un goût plutôt incertain : il me faut donc tailler le haut de ma chevelure actuellement sens dessus-dessous. Je quitte la société, arpente la rue, et vois le premier salon ouvert. Je m'y engouffre. Un bonjour collectif m'accueille, le préposé à la réception me reçoit. « C'est pour une coupe ? » me demande-t-il dans une lumineuse inspiration. Je hoche la tête, histoire de couper court. « Une préférence pour le coiffeur ? » complète-t-il. Je réponds par la négative. «Ce sera donc Philippe qui vous coiffera». Le dénommé sort du cagibigoudis qui jouxte les bacs, sa silhouette s'offre à moi... Nom d'un chignon, mon homme d'affaires du bus ! Cette apparition brutale me gel !

 

Le visage fermé, il apparaît froid comme une lame de ciseau et fait mine de ne pas me reconnaître... Quel affront pour son biographe si créa-tif! En enfilant l’innommable blouse dont les salons de coiffure nous affublent, j'ai moi-même le blues. J'oscille entre mon manque de sagacité quant à la situation de mon partenaire de voyage, et la déception de le voir fermé à double tour. Même si j'en ai plus d'un dans mon sac, je n'arrive pas à établir le contact. Pas un mot, rien, pas même au cours d'un shampoing vite expédié, le sempiternel «ça va la température ?». Bizarre ce tempérament... Dans ce salon peu fréquenté à cette heure de la mi-journée, l'ambiance n'est pas à la frange rigolade. On entendrait presque les mèches voler. Tout juste ai-je voix au chapitre pour préciser mon souhait de coiffure. En silence donc, droit dans son col roulé, il s'exécute. Organisé, il se montre carré dans ses mouvements, sans pour autant me brusher dans le sens du poil. Se souvient-il de moi, du bus? M'a-t-il observé au peigne fin? Aucun élément de réponse. Pour combler les blancs et le vide béant, je me précipice dans une nouvelle histoire, l'imaginant imaginer des histoires sur ma vie comme j'ai pu le faire à son égard. Qu'aurait-il bien pu m'offrir comme destinée? Toutes ces images tournent au mirage, je sèche-cheveux dans ce déluge de pensées. Il me faut revenir à la raie-son. Sans le moindre mot, Philippe, élague mon crane d'œuvre puis achève son travail par le toujours très apprécié coup de plumeau. En bon laqué, je me retire du salon, non sans m'être acquitté des vingt-cinq euros forfaitaires. Ce qui, ramené à la densité de touffes coupées, me fait doucement pouffer ou franchement tousser. Tout dépend du degré d'ironie que je privilégie. Le cœur et le poil légers, je rentre au bureau, un peu moins stupéfait de l'épilogue de mon roman fantaisiste du bus 123. Je prends conscience que mon attrait pour les gens, couplé à ma créativité, me font perdre parfois le fil de l'autre. C'est ainsi. Mais après tout, Paris vaut bien une mèche !

 

Moralité : Prenez vos aises dans les transports spacieux mais méfiez-vous du ressenti, souvent spécieux…

 



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Commentaires : 9
  • #1

    Rico (mardi, 15 juillet 2014 21:00)

    J'ai adoré cet écrit, que ce soit l'histoire en elle même ou l'écriture et ses jeux de mots.... Hâte de lire la prochaine histoire!!!

  • #2

    Marine (mercredi, 16 juillet 2014 21:00)

    Très très bon!!
    Impatiente de lire les prochaines ;-)

  • #3

    Hubert (mercredi, 16 juillet 2014 23:25)

    L'histoire est bien troussée, des jeux de mots élégants divertissent le lecteur qui est bien pris dans le récit. Ce parroquet a un vrai talent pour parler.

  • #4

    Dominique (jeudi, 17 juillet 2014)

    Bravo Monsieur Parroquet,
    Ta rédactrice en chef te félicite. C'est très plaisant, et je n'ai vraiment pas eu panne à lire ce récit. Jeux de mots excellents et bien placés. Encore une fois, bravo !
    J'attends également le prochain avec impatience.

  • #5

    Laure (jeudi, 17 juillet 2014 18:33)

    Après la lecture de Voyage en absurdie (De Groodt), je suis tombée par hasard sur ce billet : un autre bonheur!

  • #6

    Tropico coco (vendredi, 18 juillet 2014 11:03)

    Véritablement transporté par ce récit bien que je n'ai pas de carte imaginaire...
    Impatient de lire les prochains !

  • #7

    Delphine Delormes (lundi, 21 juillet 2014 22:20)

    Salut Benjamin! Sympa ton histoire ..Un plaisir de te lire
    Encore bravo

  • #8

    Loïc (jeudi, 24 juillet 2014 10:15)

    Voici une solution pour transformer ce moyen de transport quotidien en lieu hors du commun ! Un nouvel angle à méditer pour mes prochains voyages en bus...
    Merci Monsieur le Parroquet !

  • #9

    Géraldine (mardi, 05 août 2014 00:13)

    Très joli récit remplit d'humour et de jeux de mots bien tournés... Je suis tombée sur votre blog par hazard, via linkedin. Félicitation en tous cas, moi qui suis blogueuse et journaliste en devenir je suis épatée par vos billets !