Antoine, comédien, Lyon

Il s'appelle Antoine. Grand blond vénitien à la voix qui porte et au regard bleu perçant, croisé à Paris dans le 20ème arrondissement lors d'une performance de rue. Rencontre.

Bonjour Antoine, que fais-tu à Paris?

Je suis venu à Paris pour dix jours. Je loge chez ma cousine. Je participe au festival de rue du 20ème arrondissement et j'en profite pour passer différents castings.

 

Quel genre de castings?

Des castings pour des séries télévisées : les Revenants sur Canal+ et Boulevard du Palais sur France 2.

 

Tu peux-nous raconter un casting vu de l'intérieur?

Bien sûr. J'ai un agent à Paris qui propose mon profil à différents directeurs de casting. Quand l'un d'entre eux est intéressé, je reçois un texte à apprendre, de quatre jours avant l'audition, à la veille dans le pire des cas. Je me pointe au rendez-vous. Là on me demande mon nom, ma taille et mon numéro de téléphone systématiquement pour me répertorier et me recontacter si ça marche. Ensuite, je fais une italienne (dire le texte à haute voix sans interprétation) face au directeur qui est souvent une directrice de casting d'ailleurs. Dès lors, j'enchaîne sur une première prise, c'est à dire que je joue le texte que je viens de prononcer en faisant une proposition concrète sur le rôle et la situation à jouer.

 

«C'était là que j'étais le plus heureux.

J'ai donc tout planté»

 

Et concrètement lors de ton dernier casting, ça donne quoi?

Hier, je jouais un avocat qui devait prouver l'innocence de son client. J'ai pris le parti d'être un avocat pragmatique et de faire une démonstration logique pour convaincre la juge. J'aurais pu jouer l'avocat sûr de lui, défiant, hautain, mais j'ai essayé d'être ce que je suis dans la vie, sans créer un personnage.

 

Et comment a été jugée ta prestation justement?

Ben, les mots qu'elle a dit sont : "très bien, c'est comme ça que tu aurais réagi dans la vie?". J'ai répondu "oui". Elle m'a dit "bon, ça me va!".

 

C'est un rôle important pour toi?

La directrice me l'a dit : "bon, je ne vais pas te mentir, ce n'est pas le rôle de ta vie. Mais c'est l'occasion de rencontrer un réalisateur et de te faire un peu d'argent". Elle a carrément raison. Je ne rêve pas spécialement de ce rôle à la base. Mais en ce moment je joue beaucoup gracieusement et ces séries peuvent être un tremplin.

 

Et tu le sens comment ce casting?

Plutôt pas mal!

 

Comment es-tu tombé dans le milieu artistique?

J'ai fait des études classiques, un bac S et j'ai eu une licence en géologie. J'étais à Saint-Etienne, et en marge de mes études, je faisais partie d'un club de théâtre amateur. J'ai pris conscience que c'était là que j'étais le plus heureux. J'ai donc tout planté. J'ai envisagé de faire un BTS audiovisuel. Mais sans entreprise en alternance, impossible. Mes grands-parents m'ont proposé d'effectuer un stage aux Tréteaux de France, une compagnie itinérante. Et là, en vivant avec les comédiens tout l'été 2007, je me suis dit que c'est ce que je voulais vraiment faire. À la rentrée, je suis parti à Lyon, je me suis inscrit en fac d'art du spectacle. J'ai suivi en parallèle des cours d'art dramatique dans une école privée. Puis j'ai passé les concours des écoles nationales de théâtre en France.

 

 «Il y a deux catégories d'acteurs : ceux qui le sont malgré eux et ceux qui travaillent pour y arriver»

 

Tu te dis quoi à l'époque? Que si ça ne marche pas, tu retourneras à la géologie, à la vie normale?

Pas du tout! Je ne voulais faire que ça. J'ai eu de la chance, tout s'est bien goupillé : dès la première année, je suis admis à l'ENSATT (Ecole Nationale Supérieure Arts et Techniques du Théâtre) à Lyon. L'école que je voulais, dans ma région.

 

Qu'apprend-on dans une école de théâtre?

Tout ce qui est technique sur le corps, sur la voix. Je pense qu'il y a deux catégories d'acteurs. Ceux qui le sont malgré eux. Ils peuvent être repérés et arriver directement dans la profession. Et ceux qui travaillent pour y arriver, parce qu'une extrême minorité y arrive comme ça, en étant repéré. Moi je fais partie de la deuxième catégorie, il faut que je travaille. Comme un muscle, le solliciter tous les jours, baigner dedans.

 

J'ai le sentiment, en t'écoutant, que l'élève comédien est plus méritant que celui qui accède au métier par une rencontre

Je ne dirais pas que c'est une question de mérite. La personne repérée aura peut-être moins l'opportunité de changer de registre. On la prend pour ce qu'elle dégage, pour ce qu'elle est spontanément. Comment être pluriel dès lors? Ce n'est pas évident. L'apprenti comédien, lui, apprend à développer une palette. A titre personnel, ce que je veux faire, c'est du théâtre. L'apprentissage me paraît indispensable pour être crédible, pluriel et perdurer. Après, les gens repérés le sont surtout pour du cinéma et de la télévision. Il y a plus une notion de présence ou non à la caméra.

 

 «Je me bouge, quitte à ne pas être payé.

Je préfère jouer sans cesse»

 

Vis-tu aujourd'hui pleinement du métier de comédien?

Oui. Je suis sorti de l'école il y a deux ans et j'ai enchaîné les projets de théâtre. Du classique, des performances dans la rue, du spectacle musical pour enfants. J'ai eu des périodes creuses au début, désormais je les comble. Je me bouge, quitte à ne pas être payé. Je préfère jouer sans cesse. Parce que personne ne vient te chercher. Mon obsession : être dans un rythme artistique en permanence pour garder la foi en ce métier et semer des petits cailloux un peu partout!

 

C'est quoi un cachet de comédien?

C'est très variable. Par rapport à mon expérience, pour de la figuration, environ 60 euros bruts la journée. Pour des forfaits mensuels de comédien, ça fluctue, mon maximum étant 2600 euros bruts dans un mois.

 

Dans quel type de salle joues-tu?

Ca fluctue aussi. Des théâtres de 50, 100 voire 200 places. Le maximum, j'ai joué un jour devant 2500 personnes lors d'un spectacle musical pour enfants.

 

C'est multiplié par dix par rapport aux autres affluences. Tu appréhendais?

Non, même pas. En fait, je ne sentais pas la salle. Quand j'ai joué le rôle principal masculin dans L'Annonce faite à Marie de Paul Claudel devant 40 personnes j'étais plus en stress. J'étais plus proche des gens, il y avait plus de proximité, d'intimité, de danger. J'ai vécu ce rôle intensément et je me suis littéralement mis à nu face à des gens que je ne connaissais pas. Tandis que devant les 2500 personnes, j'étais beaucoup plus à distance par rapport à mon personnage. Je jouais un méchant pour les enfants. J'étais moins dans la finesse, plus dans une forme de caricature qui doit être assimilée comme telle par les enfants.

 

 «Les intermittents sont présents 

dans toute la sphère culturelle»

 

L'actualité de ton milieu, c'est la réforme des intermittents. Tu peux nous faire la réforme pour les nuls, histoire de mieux saisir les enjeux?

Être intermittent est un régime spécifique. Dans l'imaginaire des gens, il concernerait uniquement les professionnels de la télévision ou du cinéma. Or, les intermittents vont bien au-delà de ces milieux, ils sont présents dans toute la sphère culturelle. La réforme d'aujourd'hui a pour origine le 22 mars dernier lorsque le patronat et trois syndicats (la CFDT, FO et la CFTC) ont signé un accord sur l'assurance-chômage. Un accord qui précarise encore plus notre statut. Le cumul entre le salaire et les indemnités chômage sera plafonné. Les cotisations sociales augmentées. Mais le point le plus important est le différé (le délai entre les derniers revenus et le versement des allocations-chômage), auquel nous serons soumis. Il retardera l’ouverture des droits au chômage, donc on pourra potentiellement être coupé de ressources pendant plusieurs semaines… Ce qui est vraiment frustrant dans cette situation, c’est que depuis dix ans des spécialistes de l'intermittence bossent sur une réforme juste et viable. Et on signe un accord à la va-vite…

 

Qu'est ce qu'on peut te souhaiter pour finir?

Pouvoir garder mon régime d'assurance chômage et donc une certaine stabilité financière pour pouvoir défendre des projets gracieux ou peu rémunérés auxquels je crois!

 


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